Tor des Geants

Endurance Trail 330 km - 24000m D+11-18 September 2016

Trouble du Tor

Wed, 11/07/2012 - 20:16 -- Visitatore (not verified)

« Le Trouble du Tor :
analyse mi-sérieuse mi-amusée d’un mal-être désormais endémique »

Mon ami Mau me demande d’écrire sur le « trouble du Tor ». Vous vous demandez sûrement qu’est-ce que c’est ? Il s’agit de la difficulté pour ceux ayant vécu une aventure comme le Tor des Géants et ressenti des émotions extraordinaires à revenir à la vie normale.

Le vie de tous les jours apparaît comme terne et décevante ; on a soif d’émotions tel un boulimique contraint de se mettre au régime ; les regrets et la nostalgie nous empêchent de vivre. Les victimes de ce malaise se rapprochent du héros de Blade Runner et prononcent avec désarroi la réplique finale du film : « j’ai vu des choses, que vous humains, ne pourriez pas croire. »

Il semble que la compétition laisse place à une véritable épidémie du Trouble du Tor. De nombreuses personnes sont intervenues à ce sujet sur le forum de Spirito Trail. Certains commentaires sont parfois assez amusants. Comme vous pouvez le voir, je me prends moi aussi à rire.
Mais si on en rit beaucoup, cela veut dire que quelque chose de grave se cache sous la surface. Pour le reste, rien de nouveau sous le soleil.
Les « aventures héroïques » déphasent du quotidien. Cela remonte au moins à l’époque d’Ulysse : de retour auprès de Pénélope après tant d’années remplies de péripéties, Ulysse n’a rien trouvé de mieux que de repartir pour un dernier périple au-delà des Colonnes d'Hercule. Plus récemment, j’ai constaté une tendance proche de celle que j’appellerais le « syndrome de l’expédition » des alpinistes.

La soif de nouvelles sensations et le déphasage social sont à l’origine du « malaise du retour ».

Tout cela m’a fait penser au syndrome de Stendhal. Vous vous souvenez ? Ce mal-être qui touche les visiteurs des grandes villes d’art qui, d’une certaine manière éprouvent un malaise devant des chefs-d’œuvre artistiques. Trop de beauté. Toute cette beauté qui s’ajoute au dépaysement du voyage font perdre le nord au sujet.

Quel est le rapport entre le syndrome de Stendhal et le « trouble du Tor » ? Je pense que le « trouble du Tor » est également lié à une indigestion de beauté, par le ressenti d’émotions esthétiques même si je devrais plutôt parler de sensations d’extase). Contrairement aux compétitions de courte durée, le paysage n’est plus une simple image télévisée, un fond d’écran, une idée abstraite. On a affaire à une succession de vallées et de sommets. Et les montagnes, les panoramas et les ciels dévoilent leur véritable nature, à savoir une immensité réelle et tangible et non plus des icônes virtuelles. Pour les giga trails, vous avez ou plutôt votre cerveau a tout le temps (du point de vue de la perception) de s’en rendre compte : car le temps, lui aussi, est suspendu. Dans les autres compétitions plus brèves, la vision est conditionnée par le chronomètre.

Et le sens d’identité se met à vaciller. Car l’égo se replie tel un chien apeuré lorsque finalement l’être humain a conscience de n’être rien comparé aux forces de l’univers. Notre identité sociale, professionnelle ou sportive dans laquelle on se complaît perd tout son sens face à de telles puissances.

Et c’est à ce moment là qu’entre en jeu la sensation de dépaysement. On a l’impression de n’être qu’un maillon éphémère d’une immense chaîne. C’est indéniable : la nature sauvage crée des émotions fortes que l’on retrouve difficilement chez soi. Impossible de zapper, impossible de changer de programme face à un décor sublime. Le sublime est à la fois à l’origine de l’émerveillement pour la grandeur de la Nature et d’un sentiment de peur lié à la prise de conscience de la finitude de l’être humain(E. Kant, 1790). La société dans laquelle nous vivons ne produit pas du sublime, nous ne pouvons pas nous le procurer. La nostalgie est donc un sentiment tout à fait normal.

Être en contact avec le sublime heurte notre moi hypertrophique gonflé à l’hélium et assaille notre égocentrisme abusif. Ne vous inquiétez pas : c’est douloureux mais c’est bon pour la santé.

Nous nous reconstruirons sur des bases plus solides : celles du dépassement de soi et de sa finitude, hors d’une société qui tend au contraire à nous surprotéger de la réalité.

 

Pietro Trabucchi, Mal di Tor
sur le forum Spirito Trail, Novembre 2011 / extrait